“Mauvaise mère”

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“Mauvaise mère”

Depuis que ma fille est née, j’ai découvert le véritable Amour.

C’est cet amour qui fait qu’on pense continuellement à elle, qu’on s’enivre de son odeur, qu’on s’extasie devant ses grimaces. C’est tellement fort qu’on a envie de ne faire qu’un avec, on veut la manger, littéralement, on se fait violence pour ne pas la mordre vraiment, on a envie de la serrer si fort dans les bras, comme pour la faire entrer dans sa poitrine. On n’ose pas la lâcher des yeux une seconde de peur qu’elle ne disparaisse et que tout ça ne fut qu’un doux rêve. On l’aime tellement qu’on se transforme en lionne, alors qu’on est plutôt tendance agneau. On l’aime à tel point que l’on ressent physiquement de la douleur lorsqu’elle a mal. On l’aime si fort qu’elle passe avant tout, tout le monde, toutes les choses, avant soi-même, avant le Nutella. On l’aime tant que le simple fait de penser à son rire nous fait l’effet d’un double expresso ou de 33cl de Redbull. Ça donne des ailes.

Soit.

Cependant… C’est quoi cette angoisse que je ressens dès que je sais que je vais passer la journée seule avec elle ?
Après mon congé maternité, j’ai dû prendre deux mois de congé parental. Et… lorsque le temps de reprendre le boulot est arrivé, j’en ai ressenti un soulagement improbable et immense !

« – Ça va ? Pas trop dure la reprise ? Elle ne te manque pas trop ?

– *sourire forcé* : Non, non, ça va, ça me fait plaisir de revoir un peu du monde ! Mais elle me manque c’est sûr ! »

Je vous le dis, là, maintenant : je ne sais pas dans quel état je me serais trouvée si j’avais dû rester à la maison ! Alors tout cela n’est peut-être pas lié à ma fille, c’est vrai que je n’ai jamais vraiment aimé me retrouver seule à la maison. J’adore les jours de repos, ne vous leurrez pas ! Mais seulement si mon homme est aussi en congé, ou bien si j’ai prévu de voir mes copines, ma famille. Il y a longtemps de cela, je me suis retrouvée au chômage plusieurs mois : l’enfer ! Pas de but pour me lever le matin, pas de programme pour remplir ma journée, et puis moins on en fait, moins on a envie d’en faire, aucune motivation pour rien, juste envie de ne rien faire, et une frustration extrême et une migraine pointue parce qu’on n’a rien fait de la journée… Horrible.

Cette sensation a été la même pendant mon congé parental. En un mot : l’angoisse. Cette même impression de déprime, à laquelle on ajoute la crainte de la journée interminable à essayer d’occuper bébé, et gérer les pleurs. Je n’ai jamais aimé les bruits aigus, les cris d’enfants. Certes, quand il s’agit du sien, c’est différent ! C’est pire en fait. En plus de l’inconfort auditif : l’impuissance, la douleur dans le ventre, la panique (foutu instinct maternel), et la montée de lait pour certaines !

Littéralement, je passais mes journées à attendre la délivrance : que papa rentre du travail… L’angoisse disparaît alors, et on se met à enfin apprécier la présence de son enfant.

Vous trouvez tout ça horrible ? Moi aussi. Encore aujourd’hui, les jours où je ne travaille pas et que j’ai ma fille avec moi, cette angoisse dans le ventre : elle va pleurer, elle ne va pas vouloir faire la sieste, l’heure du repas va être une torture (mademoiselle est une petite mangeuse, elle mange par obligation, donc forcément…), elle va râler parce qu’elle veut explorer le monde mais qu’elle ne sait pas encore marcher, alors elle veut qu’on la porte. Donc je vais voir mes parents, je vais voir mes amies, je fais PASSER LE TEMPS, et lorsqu’il est l’heure pour papa de rentrer à la maison, je rentre aussi, soulagée que cette journée soit terminée.

Bien entendu, ces journées sont aussi ponctuées de petits bonheurs ! Ma chérie me fait un câlin (Ô joie, quelle sensation de plénitude, de béatitude, de perfection !), ma puce a un fou-rire (du baume en barre sur le cœur), mon amour se met à quatre pattes et me regarde pour que je lui dise « bravo » puis rigole, ma petite chouette fait un nouveau son, une nouvelle tête, un nouveau mot… Oh je l’aime tellement !

Y a-t-il une explication scientifique à ce paradoxe ? Je sais que ma mère aussi avait mis un terme à son congé parental quand nous étions petites pour les mêmes raisons, donc je sais que je ne suis pas la seule à ressentir cela.

Comment expliquer que ma fille, je l’aime à en mourir, mais que j’appréhende de me retrouver seule avec elle ? Et le paradoxe dans le paradoxe, quand je ne suis pas avec elle, elle me manque tellement !

Lorsque je pense à tout ça, quand je vois des mamans-au-foyer épanouies, quand je lis des témoignages de mamans-parfaites, je culpabilise. Je suis une mauvaise maman ?
Après conversation avec les Thirtynagers, il en ressort que l’on est une mauvaise mère simplement parce que la société en a jugé ainsi. À partir du moment où tu portes un embryon dans le bidou, ça commence : “tu verras, c’est que du bonheur !”, “ta vie va changer ! Mais en bien, hein !”. Ok, donc on te définit les règles d’entrée de jeu.

Puis viens le moment de l’accouchement, la fatigue extrême, les hormones et le baby blues. Ta vie a bel et bien changé. Maintenant ton centre d’intérêt n’est plus ton nombril (flasque), c’est ton bébé. Maintenant vous êtes trois. Maintenant tu n’es absolument plus maître de ton temps, de tes journées, de ta vie : c’est bébé qui décide. Tu veux dormir ? Non. Tu veux manger ? C’est pas ton tour. Tu veux regarder la télé ? Oui, soit patiente quelques années. Tu veux terminer cet article, occupe-toi d’abord de ta fille qui a fini la sieste. Bébé, bébé, bébé. Angoisse. Mais NON, la société a dit “C’est que du bonheur !”, alors tu te tais et tu souris :).

Du coup, on culpabilise quand on a un coup de blues. On culpabilise dès qu’on ne ressent pas tout à fait ce qu’on nous a décrit. On a l’impression que ce n’est pas normal.

MAIS MOI JE VOUS LE DIS, bande de gens ! La vie n’est pas toute noire ou toute blanche, on ne ressent pas que du bonheur ou du malheur, que de la joie ou de la tristesse, il n’y a pas que des méchants et des gentils, la dualité n’existe pas, la vie est un monde de NUANCES, et les mamans parfaites n’existent que dans l’imagination pas du tout débordante des bien-pensants.

Je suis à peu près certaine qu’une bonne partie des mamans se reconnaîtront dans cette lecture, et celles qui n’ont pas un jour avoué avoir ressenti une pointe d’angoisse, une pointe de regret, une pointe de mal-être, sont de braves menteuses, ou bien des êtres tellement embrigadées qu’elles n’ont même plus conscience de leur ressentiments.

Eh, pardon, je dis “mamans”. Mais ça marche aussi pour “papas”.

Allez, bisous les Thirtynagers !

  1. ahhhhlalala….c’est tellement ça ! Je travaille à une heure de chez moi, j’ai 40mn de train. Tout le monde me demande “ça va, pas trop dur le trajet? tout ce temps qui n’est pas passé avec ton bébé c’est pas trop difficile ?” Ben non…. le train c’est ma bulle, du temps rien qu’à moi, où je lis (dors) tranquillement. Et parfois le soir dans ma voiture je me dis que je pourrais ne pas rentrer, être libre à nouveau… Mais je rentre et son sourire me fait fondre. Je l’aime à mourir.
    Comme tu le dis c’est un paradoxe incompréhensible. Et je pense qu’aujourd’hui il n’a jamais été plus difficile d’être Maman: il faut tout réussir et quoiqu’on en dise les Papas ne peuvent pas complètement comprendre…. eux n’ont pas cet héritage millénaire qui nous colle aux épaules….
    Allez courage… j’envisage le deuxième !

    • C’est dingue, je pense que nous sommes masos !
      La grossesse et ses petites contrariétés, l’horrible accouchement, une des plus grandes douleurs qui existe, le babyblues, le corps déchiré, la fatigue, la dépendance, la perte de liberté, l’angoisse… Et on remet ça avec entrain en sachant qu’on va aggraver notre cas :’D

  2. 100% Vécu, et 100% d’accord., ensuite, plus ta fille deviendra autonome, plus tu verras que ces sensations s’estomperont, et que ton état d’esprit évoluera. Tu te sentiras de plus en plus “disponible” pour t’accorder de vrais moments de liberté sans culpabiliser. On est tellement tournés vers ces adorables petites choses pendant près de deux ans (programmés pour cela que nous sommes!) qu’on angoisse à la fois à l’idée de ne pas faire tout ce qu’il faut pour leur bien-être, mais aussi, à force, de ne plus avoir un répit pour souffler. Ce n’est pas un paradoxe, c’est normal. Quand ta fille grandira, que tu pourras échanger avec elle sur le livre que tu viens de lui lire, sur ce qu’elle a fait à la crèche/ chez sa nounou/à l’école, des bêtises qu’ils ont faites avec Papa quand tu t’es absentée, bref, quand chacun aura recouvré un peu de son espace et de son monde bien à lui, tu verras que tout cela changera. Tu pourras à nouveau avoir une conversation sans que ta fille soit le sujet ou l’objet dans chacune de tes phrases (si, si, c’est possible !). et là, à toi de voir si devant cette liberté retrouvée tu rempiles ou si tu décides d’attendre un peu. En ce qui me concerne, je ne suis pas prête à avoir un deuxième enfant, en tout cas pas pour toutes les raisons plus ou moins “chelous” invoquées par les personnes que je côtoie. On ne fait pas un enfant pour plaire à son aîné, pour avoir la paire, pour s’assurer plus tard que quelqu’un s’occupera de vous dans vos vieux jours, ou parce que tout le monde le fait…
    Merci en tout cas pour cet article !

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